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Une mutation historique

Je fais allusion à Pierre Bourdieu qui, entre autre, avait écrit un retentissant article paru en mars 1998 dans le Monde Diplomatique, intitulé "L’essence du néolibéralisme". Dans cet article, Bourdieu proposait de concevoir le néolibéralisme comme un programme de "destruction des structures collectives" et de promotion d’un nouvel ordre fondé sur le culte de "l’individu seul, mais libre". Autant vous dire que je concorde avec l’avis de Pierre Bourdieu d’autant mieux que ce ciblage est explicitement avoué par les défenseurs du néo-libéralisme qui ne voient aucune exception recevable à une exigence de circulation marchande totalement libérée, n’ayant de compte à rendre à aucune instance collective. Mais elle me semble cependant insuffisante, elle ne dit pas tout de cette mutation et il faut à mon sens la compléter par une autre proposition. Je m’explique. Certes les instances collectives (la famille, les syndicats, les formes politiques, les états-nations, mais aussi et plus généralement la culture comme lieu de transmission générationnelle et de représentation collective...) sont bien des cibles du néolibéralisme en tant qu’elles sont susceptibles de faire entrave à la circulation élargie des marchandises. Mais, l’analyse de Bourdieu me semble souffrir d’une limite qu’il est cependant difficile de reprocher à l’éminent sociologue puisqu’elle est de nature sociologique. Bourdieu s’arrête en somme où la sociologie s’arrête, c’est-à-dire là où, pour moi, philosophe, il est indispensable de commencer ou de recommencer à penser : comment en effet penser que le néo-libéralisme, qui détruit les instances collectives, puisse laisser intacte la forme sujet héritière d’un long processus historique et philosophique d’individuation dont Les Lumières constituent le temps fort ? Quelle est donc la forme sujet qui est aujourd’hui en train de se mettre en place dans nos démocraties ?" telle est la grande question que je voudrais aborder. Par delà Bourdieu, cette critique vise les nombreuses analyses qui caractérisent trop simplement l’époque actuelle comme celle de l’assomption de l’individualisme. Ces études oublient tout simplement que ce n’est pas à l’accession d’un supposé individu connu de tout temps que nous avons affaire, mais à une forme sujet précise, jamais connue auparavant, qu’il convient donc de définir avec soins. La question que je vais essayer de traiter sera donc celle de la forme sujet qui est en train d’apparaître aujourd’hui en période néo-libérale. Bref, il y aurait une mutation historique dans la condition subjective qui est en train de s’accomplir sous nos yeux dans nos sociétés. Cette mutation serait repérable à partir de tout un cortège d’événements, pas toujours bien cernés, qui affectent les populations des pays développés, événements particulièrement probants aux alentours des institutions éducatives et des manifestations sportives, mais pas seulement.

Ces événements à quoi je fais allusion, chacun en a entendu parler : difficultés de subjectivation, emprise de la marchandise, toxicomanie, ce qu’on a appelé à tort ou à raison "nouveaux symptômes", explosion de la délinquance dans des fractions non-négligeables de la population jeune des sociétés post-modernes, nouvelle violence...

Face à ces événements, beaucoup de spécialistes des questions psycho-sociales (éducateurs, psychologues, sociologues, voire des psychanalystes...) se contentent de rappeler que la violence, par exemple, n’est pas un problème nouveau. Si on les repère aujourd’hui, ce serait essentiellement en fonction du surcroît d’informations dont nous disposons et si on s’y intéresse, ce serait seulement à cause du fonctionnement des médias de masse qui ont besoin de leur ration quotidienne d’affaires. Circulez donc, nous disent donc en quelque sorte ces spécialistes, il n’y a rien à voir dans ces pseudo-événements. La juste dénonciation de l’info-spectacle ne doit cependant pas cacher l’essentiel : bien loin que ces éléments et évènements constituent des accidents, des artefacts ou des épiphénomènes plus ou moins construits par les médias, ils me semblent à prendre comme les symptômes d’une crise gravissime qui affecte les populations des pays développés, dont la jeunesse au premier chef, au point que la fonction éducative même s’en trouve de plus en plus souvent mise en péril. Il ne faut pas seulement, à cet égard, penser aux évènements saillants, mais aussi à l’ordinaire : la difficulté de plus en plus manifeste d’enseigner - les témoignages abondent sur ce point - au point que la fonction sociale de transmission générationnelle de la culture assurée par l’éducation s’en trouve, dans son principe même, sévèrement atteinte.

Je ferai donc l’hypothèse que toutes ces difficultés sont fondamentalement liées à la transformation de la condition subjective qui est en train de s’accomplir dans nos démocraties. En d’autres termes, on ne peut pas compter pour rien dans la crise actuelle des sociétés le fait qu’être sujet se présente aujourd’hui sous une modalité assez sensiblement différente de ce que cela fut pour les générations précédentes. En bref, je n’hésiterai pas à conjecturer que le sujet qui se présente aujourd’hui n’est globalement plus le même que celui qui se présentait il y a encore une génération. Je dis donc que la condition subjective est soumise, elle aussi, à l’histoire et que nous venons probablement de franchir à cet égard un cap important auquel les institutions (sportives, de santé, de santé mentale, l’école, la justice…) sont particulièrement sensibles. Une cassure dans la modernité appelée post-modernité Je ne suis certes pas le premier à relever les signes de cette transformation affectant les formes de l’être-soi et de l’être-ensemble dans la modernité. L’émergence de ce nouveau sujet correspond de fait à une cassure dans la modernité que plusieurs philosophes ont noté, chacun à leur façon. Nous sommes entrés depuis quelques temps dans une époque "post-moderne" - J.F. Lyotard, un des premiers à pointer ce phénomène, entendait par là l’épuisement et la disparition des grands récits de légitimation, notamment le récit religieux et le récit politique. Lipovetski avait publié en 1984 son prémonitoire essai intitulé L’Ère du vide où il prenait pour objet le post-modernisme. Je ne veux pas discuter ici le bien fondé de cette expression sujette à caution, d’autres sont proposées - le surmoderne, l’hypercontemporain... -, mais seulement noter que nous arrivons effectivement dans une époque qui a vu la dissolution, la disparition même des forces sur lesquelles la "modernité classique", si j’ose dire, s’appuyait. À ce premier trait de la fin des idéologies, on a en parallèle ajouté la disparition des avant-gardes, puis d’autres éléments significatifs tels que : le développement de l’individualisme, la diminution du rôle de l’État, la prééminence progressive de la marchandise sur toute autre considération, le règne de l’argent, la transformation de la culture en modes successives, la massification des modes de vie allant de pair avec l’individualisation et l’exhibition des paraîtres, l’aplatissement de l’histoire en immédiateté événementielle et en instantanéité informationnelle, l’importante place prise par des technologies très puissantes et souvent incontrôlées, l’allongement de la durée de vie et la demande insatiable de grande santé, la désinstitutionnalisation de la famille, les interrogations multiples sur l’identité sexuelle, les interrogations sur l’identité humaine puisqu’on parle aujourd’hui d’une "personnalité animale", l’évitement du conflit et la désaffection progressive du politique, la transformation du droit en un juridisme procédurier, la publicisation de l’espace privé, la privatisation du domaine public... Tous ces traits sont à prendre comme symptômes significatifs de cette mutation actuelle dans la modernité qui n’est pas sans rapport avec ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de néo-libéralisme. Les progrès dans l’autonomisation de l’individu C’est précisément à cette mutation que je vais m’efforcer de réfléchir, dans la mesure où elle correspond à ce qu’on pourrait appeler une affirmation du processus d’individuation engagé de longue main dans nos sociétés. Affirmation qui, à côté des aspects positifs, voire des jouissances nouvelles, liés aux progrès de l’autonomisation de l’individu, n’est pas sans engendrer des souffrances nouvelles, voire inédites, chez les sujets de cette post-modernité. Si l’autonomie du sujet constitue en effet une authentique visée émancipatrice, rien n’indique que l’autonomie soit une exigence à laquelle tous les sujets peuvent d’emblée répondre. L’autonomie, ça se construit et ce peut être l’œuvre de toute une vie. Rien d’étonnant à ce que les jeunes, qui sont par nature en situation de dépendance, soient exposés de plein fouet à cette exigence de façon très problématique, ce qui crée un contexte nouveau et difficile pour tous les projets éducatifs. On parle souvent de "perte de repères chez les jeunes", mais dans ces conditions, c’est le contraire qui serait étonnant. Bien sûr qu’ils sont perdus puisqu’ils expérimentent une nouvelle condition subjective dont personne, et encore moins les responsables de l’éducation et de la formation, ne possèdent les clefs. Il ne sert donc à rien d’invoquer la perte de repères si l’on indique par là que quelques leçons de morale à l’ancienne pourraient suffire à enrayer les dommages. Ce qui ne marche plus, c’est justement la morale parce que celle-ci ne peut se faire qu’"au nom de..." alors que, dans le contexte d’autonomisation continue de l’individu, on ne sait justement plus au nom de qui ou de quoi la faire. Et quand on ne sait plus au nom de qui ou de quoi parler aux jeunes, c’est aussi difficile pour ceux qui doivent leur parler tous les jours que pour ceux à qui on parle. Cette situation nouvelle, l’absence d’énonciateur collectif crédible, crée des problèmes inédits dans l’accès à la condition subjective et pèse sur tous et notablement sur les jeunes en période post-moderne. Quels sont les effets sur le sujet de la disparition de cette instance qui interpelle et s’adresse à tout sujet, à laquelle il doit répondre et que l’histoire a toujours connu et mise en œuvre, notamment par l’École ?

Mais qu’est-ce au juste qu’un sujet autonome ? Cette notion a-t-elle même un sens dans la mesure où le "sujet", comme on a trop tendance à ne plus le savoir, c’est en latin le subjectus qui désigne l’état de qui est soumis ? Le sujet, c’est donc, d’abord, le soumis. Mais soumis à quoi ? Les figures de l’Autre Cette question a toujours beaucoup intéressé la philosophie : l’homme est une substance qui ne tient pas son existence d’elle-même, mais d’un autre être. Les ontologies, multiples, qui se sont constituées à l’endroit de cette question, ont proposé plusieurs noms possibles pour cet être : la Nature, les Idées, Dieu ou... l’Être. On comprendra aisément que ce n’est pas l’aspect lié à la construction spéculative de l’Être qui me mobilisera ici, mais son aspect historico-social. Car l’Être, quel qu’il soit, n’a cessé de s’incarner dans l’histoire humaine et c’est cet aspect, cette "ontologie politique", qui m’intéresse ici. Quelles sont les formes de la réalisation de l’Être dans l’histoire ?

La proposition est donc simple : quels Autres ou quelles figures de l’Autre, autrement dit quels garants méta-sociaux, l’homme a-t-il construit pour s’y soumettre, avant que de se mettre en position de s’affranchir de tout Autre ? Il s’agit là d’un repérage indispensable si l’on veut essayer de comprendre ce qui arrive aux générations qu’on retrouve aujourd’hui, en crise, à l’école et au-delà, dans la société même. Il nous faut apprendre à décliner, fût-ce rapidement, les figures de l’Autre pour mieux comprendre où nous en sommes à cet égard aujourd’hui, dans l’affranchissement post-moderne du sujet.

Si le "sujet", c’est le subjectus, ce qui est soumis, alors on pourrait dire que l’histoire apparaît comme une suite de soumissions à des grandes figures placées au centre de configurations symboliques dont on peut assez aisément dresser la liste : le sujet fut soumis aux forces de la Physis dans le monde grec, au Cosmos ou aux Esprits dans d’autres mondes, au Dieu dans les monothéismes, au Roi dans la monarchie, au Peuple dans la République, à la Race dans le nazisme et autres idéologies raciales, à la Nation dans les nationalismes, au Prolétariat dans le communisme... soit des fictions différentes, qu’il fallut chaque fois édifier à grand renfort de constructions, de réalisations, voire de mises en scène très exigeantes. Je ne dis nullement que tous ces ensembles sont équivalents, bien au contraire : selon la figure de l’Autre élue au centre des systèmes politico-symboliques, toute la vie économique, politique, intellectuelle, artistique, technique change. Toutes les contraintes, les rapports sociaux et l’être-ensemble changent, mais ce qui reste constant, c’est le commun rapport à la soumission.

L’important à cet égard est que, partout, des textes, des dogmes, des grammaires et tout un champ de savoirs (c’est-à-dire une culture) furent mis au point pour soumettre le sujet, c’est-à-dire pour le produire comme tel, pour régir ses manières - éminemment différentes ici et là - de travailler, de parler, de croire, de penser, d’habiter, de manger, de chanter, de conter, d’aimer, de mourir, etc., et ce que nous nommons "éducation" n’est jamais que ce qui fut institutionnellement mis en place au regard du type de soumission à induire pour produire des sujets. Le garant méta-social pour l’être ensemble Le sujet, c’est en somme le sujet de l’Autre. Le sujet n’est sujet que d’être sujet d’un grand Sujet - il suffit de décliner à la place de grand Sujet ou de figures de l’Autre, tout ce qu’on veut : Physis, Dieu, Roi, Peuple, Prolétariat... De l’Autre, on peut dire qu’il permet la fonction symbolique dans la mesure où il donne un point d’appui au sujet pour que ses discours reposent sur un fondement. À noter que cette fonction symbolique ne s’assure que par des figures qui ont structure de fiction. Ce qu’on peut exprimer ainsi : ce qui siège au centre des systèmes symboliques relève de l’imaginaire. Pour poser un Autre qui prenne en charge pour nous la question de l’origine (comme telle manquante) une fiction partagée suffit. En bref, il faut croire à l’Autre et il faut le construire. C’est pourquoi, on le peint, l’Autre, on le chante, on lui prête une figure, une voix, on le met en scène, on lui donne une représentation et même une supra-représentation, y compris sous la forme d’un irreprésentable. On se tue pour l’Autre. On se fait l’administrateur de l’Autre. Son interprète. Son prophète. Son tenant lieu. Son lieutenant. Son scribe. Son objet. Il veut. Il édicte. Mais derrière toutes les mascarades sociales, le seul intérêt de l’Autre, c’est qu’ainsi transfiguré, il supporte pour nous ce que nous ne pouvons supporter. C’est pourquoi, il prend tant de place et exige tant de ses sujets. Il tient lieu de tiers qui nous fonde.

Au centre des discours du sujet se trouvent donc placée une figure, un ou des êtres discursifs, auxquels il croit comme s’ils étaient réels -des dieux, des diables, des démons, des êtres qui, face au chaos, assurent pour le sujet une permanence, une origine, une fin, un ordre. Sans cet Autre, sans ce garant méta-social, l’être-soi est en peine, il ne sait plus en quelque sorte à quel saint se vouer, et l’être-ensemble est de même en péril, puisque c’est seulement une référence commune à un même Autre qui permet aux différents individus d’appartenir à la même communauté. L’Autre, c’est l’instance par quoi s’établit pour le sujet une antériorité fondatrice à partir de laquelle un ordre temporel est rendu possible ; c’est de même un "là", une extériorité grâce à laquelle peut se fonder un "ici", une intériorité. Pour que je sois ici, il faut en somme que l’Autre soit là. Sans ce détour par l’Autre, je ne me trouve pas, je n’accède pas à la fonction symbolique, je ne parviens pas à construire une spatialité et une temporalité possibles. Une histoire de l’Autre Si, par hypothèse, on suppose correcte cette façon de décliner l’identité de l’Autre, de poser les prémisses d’une histoire de l’Autre, il apparaît tout de suite que la distance à ce qui me fonde comme sujet ne cesse de se raccourcir entre chacune de ces occurrences. Entre la Physis et le Peuple, on peut en somme scander certaines étapes clefs de rentrée de l’Autre dans l’univers humain : là, c’est la distance immédiate (ils sont partout) et cependant infranchissable (ils sont immortels) des multiples dieux de la Physis, c’est-à-dire du polythéisme, toujours prêts à se manifester immédiatement dans le monde, à envahir chacun pour le "chevaucher" selon le vocable de la transe, c’est au contraire la distance infinie de la transcendance dans le monothéisme, c’est encore la distance médiane du trône entre Ciel et Terre dans la monarchie (de droit divin), c’est enfin la distance intra-mondaine entre l’individu et la collectivité dans la République... Entre toutes ces occurrences, la distance du sujet à l’Autre, au grand Sujet, se réduit, certes pas à la façon d’un progrès continu, avec bien des allers et retours et des aberrations comme la Race- mais elle se maintient. Figures multiples de l’Autre dans la modernité À ce point, je peux proposer une définition de la modernité et, partant, de la cassure qui vient de s’y produire qui affecte tant les populations : la modernité est un espace collectif où le sujet est défini par plusieurs de ces occurrences de l’Autre. On est moderne quand le monde cesse d’être fermé et devient, comme l’a montré Koyré ouvert, voire "infini" - y compris dans ses références symboliques. La modernité est donc un espace où se trouvent des sujets comme tels soumis aux dieux, à Dieu, au Roi, à la République, au Peuple... Toutes les définitions peuvent se trouver dans la modernité qui n’aime rien tant que de muter de l’une à l’autre - ce qui explique ce côté mouvant, crisique et critique de la modernité. La modernité est un espace où, le référent dernier ne cessant de changer, tout l’espace symbolique devient mouvant. Il y a donc de l’Autre dans la modernité, et même beaucoup d’Autres, ou du moins beaucoup de figures de l’Autre. C’est d’ailleurs exactement pourquoi la condition subjective en modernité peut être définie par deux éléments : la névrose, ainsi qu’on l’appelle depuis Freud, du côté de l’inconscient, et la critique du côté des processus secondaires : Névrose La névrose dans la mesure où elle n’est rien d’autre que ce par quoi chacun, chaque sujet paye sa dette symbolique à l’égard de l’Autre (le Père pour Freud) qui a pris, pour lui, en charge la question de l’origine. La névrose est exubérante en modernité parce que la dette à l’égard de l’Autre, présent sous ses différentes figures, est multiforme. Critique Deuxième caractéristique de la condition subjective moderne : la critique. La critique dans la mesure où le sujet de la modernité ne peut être qu’un sujet jouant de plusieurs références entrant sans cesse en concurrence, voire en conflit. Ce dernier aspect est évidemment décisif quant aux institutions de la modernité : en tant qu’institutions interpellant et produisant des sujets modernes, elles ne peuvent exister que comme espace défini par la pensée critique. La Raison, la raison des Lumières, est donc pensable comme un lieu ouvert dans la pensée où se discute à l’infini tous les désaccords possibles quant aux grands référents passés, présents et à venir. La modernité est un espace où, le référent fondamental ne cessant de changer, tout l’espace symbolique devient complexe. Le sujet moderne est donc globalement un sujet névrosé et critique. Déclin de l’Autre dans la post-modernité C’est cette définition double qui vient de s’effondrer lors du passage à la post-modernité. Pourquoi ? Parce qu’aucune figure de l’Autre ne vaut plus vraiment dans notre post-modernité. Quel Autre se présente, par exemple, aujourd’hui aux jeunes générations ou aux populations en général ? Quels Autres ? Quelles figures de l’Autre, aujourd’hui, dans la post-modernité ? Il semble que tous les anciens, tous ceux de la modernité, soient certes encore possibles et disponibles, mais que plus aucun ne dispose du prestige nécessaire pour s’imposer. Tous semblent en effet atteints du même symptôme de décadence. On n’a pas cessé de noter le déclin de la figure du père dans la modernité occidentale (Lacan lui-même, depuis son premier travail publié, sur les complexes familiaux).

C’est pourquoi, après avoir parlé de décliner les figures de l’Autre, de leur déclinaison, je voudrais maintenant parler du déclin de l’Autre - en somme, après s’être décliné, l’Autre s’incline. C’est bien sûr intéressant que les idoles s’effondrent, mais il ne faudrait pas ignorer les sérieux problèmes que cela pose. Car la post-modernité n’a plus de figures présentables de l’Autre à proposer. Si les périodes précédentes définissaient des espaces marqués par la distance du sujet à ce qui le fonde, alors la post-modernité est un espace défini par l’abolition de la distance entre le sujet et l’Autre. Le Marché, une économie de l’auto-fondation Je note au passage que j’ai beaucoup de doutes sur ce qu’on appelle "le Marché" à figurer un nouvel Autre. Même s’il est souvent présenté comme remède à tous les maux, il ne vaut nullement comme nouvel Autre, dans la mesure où loin de prendre en charge la question de l’origine, il confronte chacun aux affres (qui ne vont certainement pas, pour certains, sans nouvelles jouissances) de l’auto-fondation. C’est là où se repère la limite fondamentale de l’économie de marché dans sa prétention à prendre en charge l’ensemble du lien personnel et du lien social : ce n’est pas une économie générale, pas une économie symbolique, mais seulement une "économie économique". Elle joue certes dans le registre de l’économie libidinale dans la mesure où elle permet toujours de présenter un objet manufacturé supposé venir combler tout désir, mais elle échoue à fonctionner comme économie générale dans la mesure où elle laisse le sujet face à lui-même pour ce qu’il en est de sa fondation. Dans la post-modernité, le sujet n’est plus défini dans son rapport de dépendance à Dieu, au Roi ou à la République, mais est défini par lui-même. On donne du sujet maintenant définitions auto-référentielles du sujet parlant, on dit en somme que, désormais, le sujet ne peut plus être défini que par lui-même : vous pouvez en somme dire "je" sans condition et sans avoir à en rendre de compte à quiconque, fût-il Dieu ou Roi ou quelconque instance transcendante. Beaucoup de conséquences découlent de cette nouvelle définition sémiotique. Ce qui s’ensuit, entre autre, c’est d’une part la postulation de l’autonomie juridique du sujet, et d’autre part celle de sa liberté économique. Cette liberté marchande, c’est même le fondement du capitalisme énoncé par Adam Smith : vous connaissez cette théorie qui dit que chacun doit être libre de poursuivre ses intérêts égoïstes afin que, de la sorte, l’intérêt collectif de la société soit servi. Nous avons donc un ensemble : autonomie juridique, liberté marchande, éventuellement totale comme avec le néo-libéralisme aujourd’hui, et définition auto-référentielle du sujet parlant. Pourquoi y a-t-il eu dans l’occident cette décadence de l’Autre ? Je crois que ceci est à mettre en rapport avec le fait que les successives définitions hétéro-référentielles du sujet, pratiquées par l’Occident, n’ont finalement mené qu’à la catastrophe nazie de la définition par la Race. Que pouvait-on faire d’autre après cette catastrophe que d’en finir avec les définitions hérétro-référentielles et d’en venir à une définition auto-référentielle du sujet ? Nous sommes donc aujourd’hui libres et, contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre, nous allons probablement devoir payer très cher pour cette liberté. Il se pourrait très bien que cette liberté, idéal des Lumières, liberté enfin gagnée contre le règne et l’obéissance aux idoles , nous coûte finalement assez cher.

L’injonction d’être soi Ce que je retiens, c’est que nous entrons avec cette formule dans une défînition du sujet qui fait appel à l’auto-référence. C’est-à-dire qu’elle ne fait plus appel à l’hétéro-référence, c’est-à-dire à la définition du sujet par un grand Autre. Or, d’autres problèmes commencent à surgir à partir du moment où nous entrons dans un temps où il n’y a plus d’Autres présentables. Pourquoi ? Parce que c’est bien sûr au moment où l’injonction est faite à tout sujet d’être soi que se rencontre la plus grande difficulté, ou même l’impossibilité, d’être soi. Ce qui explique qu’on rencontre de plus en plus souvent, dans les sociétés post-modernes, de techniques d’action sur soi, que ce soit ces programmes télévisuels mettant en scène les vies ordinaires, ou l’usage de psychotropes destinés à stimuler l’humeur et à multiplier les capacités individuelles, comme en témoignent les pratiques de dopage dans le sport. Avec la post-modernité, la distance vis-à-vis de l’Autre est devenue distance de soi à soi. Tout sujet se trouve ainsi aux prises avec son auto-fondation, il peut certes réussir mais non sans se trouver constamment confronté à des ratés, plus ou moins graves. Cette distance interne du sujet à lui-même se découvre inhérente au sujet post-moderne et modifie sensiblement le diagnostic de Freud sur le sujet moderne, porté à la névrose. C’est vers une condition subjective définie par un état-limite entre névrose et psychose que se définit désormais le sujet post-moderne, de plus en plus pris entre mélancolie latente (la fameuse dépression), impossibilité de parler en première personne, illusion de toute-puissance et fuite en avant dans des faux self, dans des personnalités d’emprunt, voire multiples, offertes à profusion par le marché. La toute-puissance et la honte Ce n’est plus la culpabilité névrotique qui définit le sujet en post-modernité, c’est quelque chose comme le sentiment de toute-puissance quand on y arrive et de toute-impuissance quand on n’y arrive pas. La honte (vis-à-vis de soi) a en somme remplacé la culpabilité (à l’égard des autres), comme on témoigne cette expression extrêmement populaire chez les jeunes : "j’ai la honte", "il m’a collé la honte"... L’univers symbolique du sujet post-moderne n’est plus celui du sujet moderne : sans Autre, c’est-à-dire sans repères où puissent se fonder une antériorité et une extériorité symboliques, le sujet ne parvient pas à se déployer dans une spatialité et une temporalité suffisamment amples. Il reste englué dans un présent où tout se joue. Le rapport aux autres devient problématique dans la mesure où sa survie personnelle se trouve ainsi toujours en cause. Si tout se joue dans l’instant, alors le projet, l’anticipation, le retour sur soi deviennent des opérations très problématiques. C’est tout l’univers critique qui se trouve ainsi atteint. On commence à voir en amphi d’université des situations où une remarque critique d’un étudiant envers la proposition d’un autre peut déclencher une bagarre dans la mesure où le sujet critiqué "subit la honte" et se croit se trouver atteint dans sa personne même. Abandonnés au Marché Que faire s’il n’y a plus d’Autre ? Se construire tout seul en utilisant les nombreuses ressources de nos sociétés dites d’information. On voit de plus en plus apparaître des chemins très singuliers de formation. Dans ce cas, le sujet se forme seul, en utilisant toutes les ressources matérielles et humaines disponibles. Mais quoi qu’il en soit, comme je l’ai déjà dit, il n’est pas sûr que l’autonomie soit une exigence à laquelle tous les sujets peuvent d’emblée satisfaire. Ceux qui réussissent en ce sens sont souvent ceux qui ont été "aliénés" avant et qui ont dû lutter pour se libérer. En ce sens, cet état apparent de liberté est tout à fait leurrant car il n’y a pas de liberté, mais seulement des libérations. C’est pourquoi ceux qui n’ont, en quelque sorte, jamais été aliénés ne sont pas libres pour autant. Ils sont plutôt abandonnés. Ils deviennent alors des proies faciles envers ce qui semble pouvoir combler leurs besoins immédiats. C’est ainsi que les adolescents et au-delà constituent aujourd’hui des cibles commodes pour un appareil aussi puissant que le Marché qui peut alors envahir leur vie et se mettre à tout régenter grâce à sa puissance de frappe et de quadrillage, notamment en image, du temps quotidien (télé, cinéma, jeu, pub...). La docilité avec laquelle beaucoup d’adolescents aujourd’hui portent des marques de commerce et en exhibent les logos témoigne assez d’une nouvelle servitude, involontaire, mais bien réelle et assez confondante pour notre génération critique. En fait beaucoup de jeunes, à défaut d’être non dupes et nomades, se retrouvent dans la position d’être simplement orphelins de l’Autre. De sorte qu’ils cherchent, comme ils peuvent, à obvier au défaut de l’Autre. Echapper à la carence de l’Autre J’ai cru à cet égard pouvoir repérer quatre possibilités pour obvier à la carence de l’Autre, au demeurant très "logiques", et ces quatre moyens me semblent amplement expérimentées par les adolescents et les jeunes adultes des sociétés post-modernes - tous posent de très graves problèmes aux éducateurs et aux professionnels de la santé. La première possibilité relève de l’évitement pur et simple de l’autonomie. Les deux suivantes relèvent de l’élection d’un ersatz censé suppléer à la carence de l’Autre. La quatrième possibilité va en quelque sorte plus loin puisqu’elle correspond à une tentative de devenir l’Autre à la place de l’Autre. La bande Lorsque l’Autre manque et qu’on ne peut faire face seul à l’autonomie ou à l’auto-fondation requises, on peut toujours essayer d’y faire face à plusieurs. Il suffit de relever d’une personne comprenant plusieurs corps distincts. Cela s’appelle une bande. La bande est marquée par le transitivisme : puisqu’on appartient à une même personne, si l’un tombe, l’autre peut avoir mal. La bande possède un nom collectif porté par chacun à l’extérieur. Elle possède sa signature, son sigle, son tag, qui marque et délimite son territoire - le moindre voyage en chemin de fer montrera l’étendue du phénomène. Si un individu venait à se détacher de la personne globale figurée par le groupe, par exemple en s’intéressant à autre chose que ce qui occupe le groupe, le groupe qui ne peut admettre l’arrachement d’un de ses membres et qui veille à son intégrité ne peut que le ramener en son giron par tous les moyens possibles. Il est ainsi parfois très difficile pour un professeur d’école de solliciter un élève qui appartient à une bande parce que c’est toute la bande qui vient ou qui répond à la moindre sollicitation en étalant ses prérogatives et ses objets. C’est donc le contraire de l’autonomie du sujet qui s’obtient dans la bande, c’est la fusion de tous en une seule entité, de préférence celle du chef de bande. Variante de la bande : le gang. C’est en quelque sorte le débouché naturel de la bande. Le gang est une bande qui a réussi en imposant ses méthodes expéditives (racket, attaques, règlements de comptes...). Les établissements scolaires des zones difficiles sont particulièrement exposés à la conversion des bandes en gangs. Il est intéressant de noter que les méthodes du gang peuvent être très efficaces dans le domaine de la concurrence économique comme le montre parfaitement l’industrie du rap, par exemple, qui a vu l’apparition de firmes de production gérées par les gangs, selon des méthodes de gang, capables de s’opposer aux majors et de s’intégrer au Marché là où toutes les autres petites firmes alternatives avaient échoué. La secte Lorsque l’Autre manque, on peut ériger à toute force une sorte d’Autre qui garantisse absolument le sujet contre tout risque d’absence. C’est ce qu’on voit à l’œuvre dans les multiples sectes qui fleurissent dans les sociétés post-modernes - un petit groupe s’assemble, brandit l’effigie d’un gourou ou du nouveau maître absolu et s’affronte au besoin aux groupes d’en face assemblés sous la bannière d’un autre gourou. Je n’insiste pas, mais je suis bien tenté de dire qu’à l’époque de la mondialisation, cet affrontement peut prendre une tournure globale. On s’affronte aujourd’hui encore Dieu contre Dieu. L’époque post-moderne est propice aux sectes et aux fondamentalismes. L’assuétude ou l’addiction. Lorsque l’Autre manque, on peut ainsi tenter de réinscrire l’Autre dans l’ordre non plus du désir, mais du besoin. La marchandise peut jouer ce rôle. On voit ainsi se développer de véritables addictions à la marchandise. À toutes les marchandises dont une, bénéficie du terrible privilège d’être illicite, rare et chère, donc extrêmement tentante entre toutes les marchandises, je veux parler bien sûr de la drogue. Avec la drogue, on réinscrit l’Autre dans l’ordre non plus du désir, mais du besoin. C’est ce qui est à l’œuvre dans la toxicomanie où l’enjeu n’est plus de faire de la difficulté d’exister une quête symbolique où ce qui vient combler l’imperfection usuelle de l’Autre doit être savamment construit et exprimé, notamment par la création artistique (poèmes, danse, chant, musique, peinture...). Dans la toxicomanie, cette laborieuse quête est transformée en une simple dépendance à l’égard d’un Autre sorti du champ du désir et réinscrit en quelque sorte dans le réel du besoin. Au moins, saura-t-on ainsi où est et ce qu’il en est de l’Autre dont on manque : rien d’autre qu’un produit chimique aussi addictif que possible que l’on pourra se procurer à condition qu’on en devienne l’esclave. On connaît les effets dévastateurs de l’usage intensif, je ne parle pas de l’usage occasionnel, de drogues vis-à-vis de l’institution scolaire. La toute-puissance Lorsque l’Autre manque, on peut enfin se passer enfin de l’Autre à la condition de se trouver soi-même investi des signes de la toute-puissance qui le caractérisaient. Les conséquences, quant au lien social et à l’être-ensemble, sont inévitables : si l’action de chacun n’est plus référée à ce qui la dépasse et la garantit, il n’y a plus de différence entre le droit à la liberté dont chacun dispose désormais inconditionnellement et l’abus du droit à la liberté. Le sens que l’homme donne à sa liberté, tombe immédiatement en déshérence et plus rien ne s’oppose à ce que l’espace public soit constamment traversé par des prouesses individuelles. Dans les cas extrêmes, on pourra même s’octroyer droit de vie et de mort sur ses semblables et que l’on se dotera éventuellement de pouvoirs magiques, d’autant plus facilement que le prestige social des techno-sciences ne va pas sans exalter les sentiments de toute puissance du sujet. Les actes de violence les plus crus, comme ceux de Littleton par exemple (ce dont parle les films de Mickael Moore, Bowling for Columbine et de Gus Van Sant, Elephant), peuvent alors déferler sans aucune retenue. Le développement des sports extrêmes où l’on joue sa vie est à ranger dans cette catégorie. J’ajoute que rien n’interdit de cumuler ces tendances. À la limite, on peut être membre d’un gang, addicté, adhérent d’une secte et sujet à l’extrême violence. Des passages intempestifs entre petite délinquance, addiction, fanatismes religieux et hyper violence ne cessent désormais de s’observer chez les nouveaux sujets du post-moderne en proie au manque de l’Autre.

… et la dépression
À ces quatre tendances, j’ajoute que quand rien de tout cela ne marche, il reste la dépression. Comme je le disais c’est au moment où pèse sur chacun l’injonction d’être soi que se rencontre la plus grande difficulté d’être soi. Dans la dépression, on ne peut justement pas croire à soi. On est alors moins que soi. On dit aujourd’hui qu’un bon quart de la population passe par des phases dépressives plus ou moins sévères.

* *

Avoir renoncé à la fiction de l’Autre nous a peut-être libérés des vieilles idoles tyranniques, mais comme celles-ci n’ont pas été remplacées par une nouvelle raison collective, nous nous trouvons confrontés à des questions "impossibles" que le "Marché" laisse béantes ou dans lesquels il s’engouffre comme pour aggraver la situation. Il va nous falloir comprendre que les manifestations qui se produisent lors de cet évanouissement de l’Autre ne correspondent pas à un accident historique regrettable qui va bientôt se régler, mais ne sont que les signes avant-coureurs d’un état de structure en train de s’installer dans nos sociétés et qu’il va bien falloir les comprendre parce que c’est dans cet espace que nous allons désormais vivre. Nous allons probablement payer assez cher notre liberté.

Il n’est cependant pas question de regretter nos vieilles aliénations. Qu’on ne voie nulle nostalgie ou nul pessimisme dans mes propos. Je crois seulement que l’heure est grave, justement parce que le sujet se trouve désormais sans gravité. Nous vivons en effet un tournant capital car, si la forme sujet est atteinte, ce ne sera plus seulement les institutions que nous avons en commun qui seront en danger, ce sera aussi et surtout ce que nous sommes. Ce qui témoigne, à l’évidence, d’un degré de gravité bien supérieur puisque la perte de biens communs est toujours compensable par la production de nouveaux biens, tandis que si l’on perd son être, on perd tout. C’est probablement sur ce point que se joue les grandes batailles à venir : si la forme sujet est cassée, alors plus rien ne pourra endiguer le déploiement sans limite de cette forme politique, stade ultime du capitalisme, celui du capitalisme total où tout, sans exception, sera rentré dans l’orbe de la marchandise : la nature, le vivant et la subjectivation.

Par Dany-Robert Dufour, philosophe*.

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